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Nous donnons ici le premier poème du premier recueil publié par Patrice de La Tour du Pin, Lys et violettes, édité à compte d’auteurs en collaboration avec un cousin, Louis d’Hendecourt, Paris, Les Gémeaux, 1926.
François de La Tour du Pin, dédicataire du poème, est mort au champ d’honneur le 8 septembre 1914 pendant la bataille de la Marne. Patrice, né le 16 mars 1911, avait trois ans et demi. Il en a quinze lorsqu’il publie ce poème.

Coucher de soleil

A la mémoire de mon père.

L'occident est strié de turquoise et d'opale
Des nuages bleutés s'épandent dans le vent
Comme les gonfanons de quelque régiment
Ils s'empourprent bientôt sur l'horizon plus pâle.

Et l'orange se mêle au cinabre éclatant
Un filet de vieil or s'élève magnifique
Du zénith écarlate au couchant fantastique
Des nuages cuivrés s'élancent palpitant.

Ce sont des bateliers sur la mer de phosphore
Aux îlots entourés de franges de corail
Où le soleil descend comme dans un vitrail
Etincelle et faiblit, mais illumine encore.

Un vent sec fait grincer les branches d'un vieux chêne
Dans la nuit cristalline aux reflets de l'Eden
S'exalte dans les bois l'âme de Beethoven
Et le vent jette au ciel sa plainte surhumaine.

Le couchant prend alors une teinte rougeâtre
Le champ du ciel bientôt n'est plus que de carmin
Et je n'aperçois plus au travers d'un sapin
Qu'une braise éclatante et se mourant dans l'âtre.

Des arbres décharnés sur l'horizon sans voiles
Profilent leurs longs bras au ponant sulfureux
De grands fils de la Vierge entremêlés aux cieux
Déferlent de la lune au milieu des étoiles

Pendant qu'autour de moi le céleste mirage,
Où passe tristement un long vol d'émigrants
Se fond dans le vert sombre et chaud des Océans.
Gouffre glauque où s'en vont les oiseaux de passage

Antarès au levant entr'ouvre son œil morne,
Derrière un arbre mort Arctirus disparaît
Et le cri du hibou résonne en la forêt
Tristement hululé dans la lande sans borne.

C'est l'heure fantastique où la brume qui tombe
Flotte comme un linceul négligemment jeté
Où l'on entend sonner dans le ciel enchanté
Les cantiques des morts qui sortent de leur tombe.

Patrice de La Tour du Pin, Lys et violettes, 1926

L’hommage national et mondial rendu à la cathédrale de Paris mutilée par le feu dans la nuit du 15 au 16 avril 2019 nous invite à mettre en ligne deux poèmes de Patrice de La Tour du Pin sur Notre-Dame de Paris. Ces textes ont été écrits à deux époques différentes de la vie du poète, aux antipodes, pourrait-on dire, puisque 50 ans les séparent.

Le premier poème est un sonnet appartenant à un recueil de vers de jeunesse resté inédit : « Les Notre-Dame de France », dont subsiste au Bignon un cahier manuscrit, calligraphié en lettres gothiques, et soigneusement illustré par Marguerite de Ganay, la grand-mère du jeune Patrice alors âgé de 14 ans. C’est le premier d’une série de dix sonnets.

Le second poème appartient à la veine des « lieux-dits » abondamment explorée à la fin de la vie du poète.
Douze « lieux-dits » ouvrent Une Lutte pour la vie en 1970 repris dans le Troisième jeu en 1983. Ils seront illustrés plus tard par l’ami Jacques Ferrand. Ce sont des lieux naturels de la campagne gâtinaise dans lesquels le poète projette et découvre les richesses de sa vie intérieure, et qu’il porte à l’existence par la parole poétique.
Le « Lieu-dit Notre-Dame » n’appartient pas à cette série de poèmes campagnards, mais il avait peut-être une place projetée dans la Somme définitive que le poète, mort brutalement, n’a pas eu le temps de terminer. La qualité littéraire de ce poème, à la versification ferme et subtile, exalte la profondeur spirituelle de la relation du poète à la Vierge Marie et la présentation de Notre-Dame de Paris à la foule des pèlerins et des touristes appelée à devenir elle-même la Mère du Seigneur en recevant « le nom de Notre-Dame en sa teneur d’amour ».
Le poème a été publié par Anne de La Tour du Pin l’été 1976 dans le numéro de la revue Pharaon consacré à Patrice de La Tour du Pin.
Lieu-dit Notre-Dame (Revue Les Pharaons - été 1976)

Il fait nuit, et puis jour, et puis nuit sur la Seine,
Sur l'île dans la Seine et sur les tours dans l'île,
Jour et nuit jusqu'au sein des voûtes immobiles,
D'où s'élève, échappant à ces nuits et ces jours,
Un déjà clair avant-coureur d'un autre Règne,
Le nom de Notre-Dame en sa teneur d'amour.

Et qui désire entrer au sein de Notre-Dame
Peut en trouver la porte à ce nom qui s'entr'ouvre
De Notre-Dame au monde à Celui qu'elle couvre,
Sans passer par ces jours toujours à nuits tournant,
Peut abaisser son propre nom d'homme ou de femme
Et recevoir celui qui s'offre à tout-venant.

Nul n'entre au signe de la Vierge que du signe,
Nul n'est vierge d'esprit, mais le signe rend vierge,
Nul n'émerge au Seigneur, mais le Seigneur s'immerge
Et distribue le nom de mère en s'enfonçant,
L'empreint à qui l'accueille, et alors s'illuminent
Les ombres de milliers de noms de tous les temps.

Il accorde un silence à des milliers de houles,
Différent du silence en notre mort muette,
Car il passe au travers et devient la secrète
Voix d'amour retournant les vieux mots de nos cœurs ;
Et voilà Notre-Dame en même temps la foule
Et le seul corps de chair qui porta le Seigneur.

Il fait nuit, et puis jour, et puis nuit sur la Seine,
Sur l'île dans la Seine et sur les tours dans l'île...
Et l'amour dans ce nom tressaille au ciel stérile,
Et le ciel s'ouvrira quand les cœurs s'ouvriront,
Et par milliers il montera des voix humaines
Du passé, du silence et du présent sans fond.

Vienne celui que Notre-Dame mit au monde !
Car le monde est bien nous, et nous en Notre-Dame,
Portant mort du Seigneur au signe de nos âmes,
Attendant son retour à travers jours et nuits,
Et palpitant déjà de la même et profonde
Espérance du sein vierge qui le couvrit...

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